{"id":612,"date":"2026-08-15T09:30:00","date_gmt":"2026-08-15T09:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.andrew-photographic-project.be\/?p=612"},"modified":"2026-08-29T17:59:46","modified_gmt":"2026-08-29T17:59:46","slug":"le-flou-en-photographie-erreur-technique-ou-langage-a-part-entiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.andrew-photographic-project.be\/?p=612","title":{"rendered":"Le flou en photographie : erreur technique ou langage \u00e0 part enti\u00e8re ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a une r\u00e9action que tout photographe conna\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On montre une image. Le sujet n&rsquo;est pas parfaitement net. Un contour tremble, une silhouette se dissout l\u00e9g\u00e8rement dans le mouvement ou dans la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et la remarque arrive, presque automatique :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00ab <em>Elle est un peu floue, celle-l\u00e0.<\/em> \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ton est souvent gentil, mais le sous-entendu est clair : le flou serait un rat\u00e9. Une mise au point manqu\u00e9e. Une photo qu&rsquo;on aurait d\u00fb recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et pourtant, depuis les tout d\u00e9buts du m\u00e9dium, certains photographes ont fait exactement l&rsquo;inverse : ils ont choisi le flou. Ils l&rsquo;ont cherch\u00e9, cultiv\u00e9, parfois m\u00eame construit avec autant de soin qu&rsquo;une image parfaitement nette.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car le flou n&rsquo;est pas toujours un accident.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il peut \u00eatre un langage.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Le flou n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ennemi de la photographie<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revenons un instant aux origines du m\u00e9dium.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin du XIX\u1d49 si\u00e8cle, un mouvement appel\u00e9 le <strong>pictorialisme<\/strong> cherche \u00e0 faire reconna\u00eetre la photographie comme un art \u00e0 part enti\u00e8re, au m\u00eame titre que la peinture. Pour cela, ses repr\u00e9sentants s&rsquo;\u00e9loignent volontairement de la nettet\u00e9 clinique que permettent d\u00e9j\u00e0 les meilleurs objectifs de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils utilisent des optiques imparfaites, des proc\u00e9d\u00e9s d&rsquo;impression qui adoucissent les contours, parfois m\u00eame de la vaseline \u00e9tal\u00e9e sur une vitre. Le r\u00e9sultat : des images envelopp\u00e9es, presque picturales, o\u00f9 les formes se devinent plus qu&rsquo;elles ne s&rsquo;imposent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le photographe am\u00e9ricain Edward Steichen, par exemple, produit dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 des portraits et des paysages o\u00f9 la mati\u00e8re semble se dissoudre dans une brume douce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le message est clair : une photographie n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre nette pour \u00eatre vraie.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Le flou comme trace du temps<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe une autre mani\u00e8re d&rsquo;aborder le flou : non plus comme une texture, mais comme <strong>une trace du mouvement<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s les ann\u00e9es 1880, le photographe Eadweard Muybridge d\u00e9compose le mouvement d&rsquo;un cheval au galop gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9rie de clich\u00e9s tr\u00e8s rapides. Son travail est fascinant, mais il repose sur l&rsquo;id\u00e9e inverse de celle qui nous int\u00e9resse ici : figer le mouvement pour le comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&rsquo;autres photographes ont pris le chemin oppos\u00e9. Ils ont laiss\u00e9 le mouvement s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;image, sans chercher \u00e0 l&rsquo;arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le photographe hongrois Gjon Mili, connu pour ses images au flash stroboscopique, capture par exemple les trajectoires lumineuses laiss\u00e9es par des danseurs ou des patineurs \u00e9quip\u00e9s de petites lampes. Le sujet lui-m\u00eame reste parfois net, mais son geste devient une tra\u00een\u00e9e continue, une signature dans l&rsquo;espace.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le flou, ici, ne cache pas le mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il le rend visible.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Ce que le flou dit que la nettet\u00e9 ne peut pas dire<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une photographie parfaitement nette montre un instant. Un seul, isol\u00e9, d\u00e9tach\u00e9 de tout ce qui l&rsquo;entoure dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une photographie floue, elle, montre souvent <strong>une dur\u00e9e<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est une nuance essentielle. Quand un geste se prolonge dans l&rsquo;image, quand un visage tremble l\u00e9g\u00e8rement, quand une silhouette semble sur le point de dispara\u00eetre du cadre, l&rsquo;\u0153il ne per\u00e7oit plus un moment fig\u00e9. Il per\u00e7oit un passage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;artiste am\u00e9ricaine Uta Barth explore cette id\u00e9e depuis plusieurs d\u00e9cennies. Une grande partie de son travail montre des espaces domestiques l\u00e9g\u00e8rement flous, o\u00f9 rien de spectaculaire ne se produit. Elle explique s&rsquo;int\u00e9resser moins \u00e0 ce qui est photographi\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 <strong>l&rsquo;acte m\u00eame de regarder<\/strong> \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u0153il met du temps \u00e0 se poser, \u00e0 s&rsquo;ajuster, \u00e0 comprendre ce qu&rsquo;il voit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le flou, dans ce cas, ne repr\u00e9sente pas un d\u00e9faut de perception.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il repr\u00e9sente la perception elle-m\u00eame, avant qu&rsquo;elle ne se stabilise.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi le flou nous met parfois mal \u00e0 l&rsquo;aise<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si le flou peut \u00eatre aussi riche de sens, pourquoi reste-t-il si souvent per\u00e7u comme une erreur ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9ponse tient en partie \u00e0 nos habitudes visuelles. Nous vivons entour\u00e9s d&rsquo;images con\u00e7ues pour \u00eatre lues instantan\u00e9ment : publicit\u00e9s, photos de produits, portraits professionnels, vignettes de r\u00e9seaux sociaux. Toutes misent sur une nettet\u00e9 imm\u00e9diate, parce qu&rsquo;elles doivent \u00eatre comprises en une fraction de seconde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le flou, lui, r\u00e9siste \u00e0 cette lecture rapide. Il oblige \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater un peu plus longtemps, \u00e0 laisser le regard chercher ce qui, justement, ne se donne pas tout de suite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9sistance peut cr\u00e9er un l\u00e9ger inconfort. Et cet inconfort n&rsquo;est pas un probl\u00e8me \u00e0 \u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est souvent pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui rend une image m\u00e9morable.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Apprendre \u00e0 distinguer les flous<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous les flous ne se valent pas, et il est utile de savoir les reconna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a le flou de mise au point, lorsque l&rsquo;appareil n&rsquo;accroche pas le bon plan. Celui-l\u00e0 reste, la plupart du temps, une erreur technique \u00e0 corriger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a le flou de boug\u00e9, lorsque l&rsquo;appareil lui-m\u00eame bouge pendant la prise de vue. Utilis\u00e9 sans intention, il fatigue l&rsquo;\u0153il. Utilis\u00e9 consciemment \u2014 une vitesse lente, un mouvement de l&rsquo;appareil assum\u00e9 \u2014 il peut cr\u00e9er une mati\u00e8re presque picturale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a le flou de mouvement, lorsque c&rsquo;est le sujet qui se d\u00e9place pendant l&rsquo;exposition. C&rsquo;est celui qui inscrit une trace, une dur\u00e9e, un geste dans l&rsquo;image.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et il y a enfin le flou optique, celui de la profondeur de champ, qui isole un sujet net au milieu d&rsquo;un environnement volontairement adouci. Celui-l\u00e0, personne ne le conteste : on l&rsquo;appelle simplement le bokeh, et il est largement admis comme un outil de composition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La diff\u00e9rence entre ces flous n&rsquo;est pas seulement technique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle est une question d&rsquo;intention.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Un exercice \u00e0 essayer<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si cette id\u00e9e vous intrigue, voici une exp\u00e9rience simple \u00e0 mener lors d&rsquo;une prochaine sortie photo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Choisissez un sujet en mouvement \u2014 une personne qui marche, une main qui se l\u00e8ve, un v\u00eatement qui flotte. Ralentissez volontairement votre vitesse d&rsquo;obturation, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le mouvement commence \u00e0 s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;image plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre fig\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ne cherchez pas la nettet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cherchez le moment o\u00f9 le flou commence \u00e0 raconter quelque chose : une intention, une \u00e9motion, une pr\u00e9sence qui semble sur le point de vous \u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Regardez ensuite l&rsquo;image sans la juger tout de suite selon le crit\u00e8re habituel de nettet\u00e9. Demandez-vous plut\u00f4t : <em>que ressent-on en la regardant ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle donne \u00e0 voir qu&rsquo;une image nette n&rsquo;aurait pas montr\u00e9 ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Souvent, la r\u00e9ponse surprend.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Le flou comme espace de v\u00e9rit\u00e9<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a quelque chose de presque paradoxal dans cette id\u00e9e : en brouillant les contours d&rsquo;un visage ou d&rsquo;un geste, on peut parfois s&rsquo;approcher davantage de ce qu&rsquo;il y a de plus sinc\u00e8re chez un sujet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une nettet\u00e9 absolue montre tout, mais elle fige aussi. Elle transforme un instant vivant en une image fig\u00e9e, d\u00e9finitive, presque clinique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le flou, lui, laisse une part d&rsquo;inachev\u00e9. Il refuse de tout dire. Et c&rsquo;est peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet inach\u00e8vement que se loge une forme de v\u00e9rit\u00e9 \u2014 plus fragile, moins spectaculaire, mais souvent plus proche de ce que l&rsquo;on ressent r\u00e9ellement face \u00e0 quelqu&rsquo;un.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Photographier flou, ce n&rsquo;est pas renoncer \u00e0 la pr\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est choisir une autre forme de pr\u00e9cision : celle du ressenti plut\u00f4t que celle du d\u00e9tail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2726<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Regardez encore. Puis d\u00e9cidez.<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2726<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Andrew&rsquo;s Project<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a une r\u00e9action que tout photographe conna\u00eet. On montre une image. Le sujet n&rsquo;est pas parfaitement net. Un contour tremble, une silhouette se dissout l\u00e9g\u00e8rement dans le mouvement ou dans la lumi\u00e8re. Et la remarque arrive, presque automatique : \u00ab Elle est un peu floue, celle-l\u00e0. \u00bb Le ton est souvent gentil, mais le sous-entendu est clair : le flou serait un rat\u00e9. Une mise au point manqu\u00e9e. Une photo qu&rsquo;on aurait d\u00fb recommencer. Et pourtant, depuis les tout d\u00e9buts du m\u00e9dium, certains photographes ont fait exactement l&rsquo;inverse : ils ont choisi le flou. Ils l&rsquo;ont cherch\u00e9, cultiv\u00e9, parfois m\u00eame construit avec autant de soin qu&rsquo;une image parfaitement nette. Car le flou n&rsquo;est pas toujours un accident. Il peut \u00eatre un langage. Le flou n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ennemi de la photographie Revenons un instant aux origines du m\u00e9dium. \u00c0 la fin du XIX\u1d49 si\u00e8cle, un mouvement appel\u00e9 le pictorialisme cherche \u00e0 faire reconna\u00eetre la photographie comme un art \u00e0 part enti\u00e8re, au m\u00eame titre que la peinture. Pour cela, ses repr\u00e9sentants s&rsquo;\u00e9loignent volontairement de la nettet\u00e9 clinique que permettent d\u00e9j\u00e0 les meilleurs objectifs de l&rsquo;\u00e9poque. Ils utilisent des optiques imparfaites, des proc\u00e9d\u00e9s d&rsquo;impression qui adoucissent les contours, parfois m\u00eame de la vaseline \u00e9tal\u00e9e sur une vitre. Le r\u00e9sultat : des images envelopp\u00e9es, presque picturales, o\u00f9 les formes se devinent plus qu&rsquo;elles ne s&rsquo;imposent. Le photographe am\u00e9ricain Edward Steichen, par exemple, produit dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 des portraits et des paysages o\u00f9 la mati\u00e8re semble se dissoudre dans une brume douce. Le message est clair : une photographie n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre nette pour \u00eatre vraie. Le flou comme trace du temps Il existe une autre mani\u00e8re d&rsquo;aborder le flou : non plus comme une texture, mais comme une trace du mouvement. D\u00e8s les ann\u00e9es 1880, le photographe Eadweard Muybridge d\u00e9compose le mouvement d&rsquo;un cheval au galop gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9rie de clich\u00e9s tr\u00e8s rapides. Son travail est fascinant, mais il repose sur l&rsquo;id\u00e9e inverse de celle qui nous int\u00e9resse ici : figer le mouvement pour le comprendre. D&rsquo;autres photographes ont pris le chemin oppos\u00e9. Ils ont laiss\u00e9 le mouvement s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;image, sans chercher \u00e0 l&rsquo;arr\u00eater. Le photographe hongrois Gjon Mili, connu pour ses images au flash stroboscopique, capture par exemple les trajectoires lumineuses laiss\u00e9es par des danseurs ou des patineurs \u00e9quip\u00e9s de petites lampes. Le sujet lui-m\u00eame reste parfois net, mais son geste devient une tra\u00een\u00e9e continue, une signature dans l&rsquo;espace. Le flou, ici, ne cache pas le mouvement. Il le rend visible. Ce que le flou dit que la nettet\u00e9 ne peut pas dire Une photographie parfaitement nette montre un instant. Un seul, isol\u00e9, d\u00e9tach\u00e9 de tout ce qui l&rsquo;entoure dans le temps. Une photographie floue, elle, montre souvent une dur\u00e9e. C&rsquo;est une nuance essentielle. Quand un geste se prolonge dans l&rsquo;image, quand un visage tremble l\u00e9g\u00e8rement, quand une silhouette semble sur le point de dispara\u00eetre du cadre, l&rsquo;\u0153il ne per\u00e7oit plus un moment fig\u00e9. Il per\u00e7oit un passage. L&rsquo;artiste am\u00e9ricaine Uta Barth explore cette id\u00e9e depuis plusieurs d\u00e9cennies. Une grande partie de son travail montre des espaces domestiques l\u00e9g\u00e8rement flous, o\u00f9 rien de spectaculaire ne se produit. Elle explique s&rsquo;int\u00e9resser moins \u00e0 ce qui est photographi\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;acte m\u00eame de regarder \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u0153il met du temps \u00e0 se poser, \u00e0 s&rsquo;ajuster, \u00e0 comprendre ce qu&rsquo;il voit. Le flou, dans ce cas, ne repr\u00e9sente pas un d\u00e9faut de perception. Il repr\u00e9sente la perception elle-m\u00eame, avant qu&rsquo;elle ne se stabilise. Pourquoi le flou nous met parfois mal \u00e0 l&rsquo;aise Si le flou peut \u00eatre aussi riche de sens, pourquoi reste-t-il si souvent per\u00e7u comme une erreur ? La r\u00e9ponse tient en partie \u00e0 nos habitudes visuelles. Nous vivons entour\u00e9s d&rsquo;images con\u00e7ues pour \u00eatre lues instantan\u00e9ment : publicit\u00e9s, photos de produits, portraits professionnels, vignettes de r\u00e9seaux sociaux. Toutes misent sur une nettet\u00e9 imm\u00e9diate, parce qu&rsquo;elles doivent \u00eatre comprises en une fraction de seconde. Le flou, lui, r\u00e9siste \u00e0 cette lecture rapide. Il oblige \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater un peu plus longtemps, \u00e0 laisser le regard chercher ce qui, justement, ne se donne pas tout de suite. Cette r\u00e9sistance peut cr\u00e9er un l\u00e9ger inconfort. Et cet inconfort n&rsquo;est pas un probl\u00e8me \u00e0 \u00e9viter. C&rsquo;est souvent pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui rend une image m\u00e9morable. Apprendre \u00e0 distinguer les flous Tous les flous ne se valent pas, et il est utile de savoir les reconna\u00eetre. Il y a le flou de mise au point, lorsque l&rsquo;appareil n&rsquo;accroche pas le bon plan. 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Un exercice \u00e0 essayer Si cette id\u00e9e vous intrigue, voici une exp\u00e9rience simple \u00e0 mener lors d&rsquo;une prochaine sortie photo. Choisissez un sujet en mouvement \u2014 une personne qui marche, une main qui se l\u00e8ve, un v\u00eatement qui flotte. Ralentissez volontairement votre vitesse d&rsquo;obturation, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le mouvement commence \u00e0 s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;image plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre fig\u00e9. Ne cherchez pas la nettet\u00e9. Cherchez le moment o\u00f9 le flou commence \u00e0 raconter quelque chose : une intention, une \u00e9motion, une pr\u00e9sence qui semble sur le point de vous \u00e9chapper. Regardez ensuite l&rsquo;image sans la juger tout de suite selon le crit\u00e8re habituel de nettet\u00e9. Demandez-vous plut\u00f4t : que ressent-on en la regardant ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle donne \u00e0 voir qu&rsquo;une image nette n&rsquo;aurait pas montr\u00e9 ? Souvent, la r\u00e9ponse surprend. Le flou comme espace de v\u00e9rit\u00e9 Il y a quelque chose de presque paradoxal dans cette id\u00e9e : en brouillant les contours d&rsquo;un visage ou d&rsquo;un geste, on peut parfois s&rsquo;approcher davantage de ce qu&rsquo;il y a de plus sinc\u00e8re chez un sujet. Une nettet\u00e9 absolue montre tout, mais elle fige aussi. Elle transforme un instant vivant en une image fig\u00e9e, d\u00e9finitive, presque clinique. Le flou, lui, laisse une part d&rsquo;inachev\u00e9. Il refuse de tout dire. Et c&rsquo;est peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet inach\u00e8vement que se loge une forme de v\u00e9rit\u00e9 \u2014 plus fragile, moins spectaculaire, mais souvent plus proche de ce que l&rsquo;on ressent r\u00e9ellement face \u00e0 quelqu&rsquo;un. Photographier flou, ce n&rsquo;est pas renoncer \u00e0 la pr\u00e9cision. C&rsquo;est choisir une autre forme de pr\u00e9cision : celle du ressenti plut\u00f4t que celle du d\u00e9tail. \u2726 Regardez encore. 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